Quartier lointain, manga de Jirô Taniguchi : Hiroshi, homme d’affaires de 48 ans marié et père de deux enfants, un peu porté sur la bibine, prend par erreur un train qui le ramène dans la ville de son enfance. Après qu’un étrange malaise s’est emparé de lui devant la tombe de sa mère, il se retrouve au début des années 60, dans la peau du gamin de 14 ans qu’il a été. Sa mère est vivante, sa famille heureuse. Sans savoir si cette aventure n’est qu’une parenthèse rêvée ou une véritable nouvelle vie, il reprend l’école, retrouve ses vieux jeunes amis dont il connaît déjà le destin et revit ses premiers émois amoureux. Mais surtout, il a quelques mois pour résoudre un mystère qui a pesé lourd dans sa vie : pourquoi, un beau jour, son père a-t-il décidé de prendre un train pour ne jamais revenir ? Scénario et dessin très soignés pour ce grand classique du manga récemment adapté à l’écran (encore un !). Un peu trop soignés, peut-être ? On a plaisir à suivre les aventures d’Hiroshi et certaines scènes sont carrément jouissives. Taniguchi exploite habilement les situations qu’appelle son histoire : jeux d’échos et de déjà-vu, mélange de pouvoir donné par la prescience et d’impuissance à en tirer profit, décalage entre le corps et l’esprit… Mais l’ensemble tourne parfois un peu en rond ou à vide, et l’issue demeure assez convenue (« hésitation » entre rêve et réalité ; idée selon laquelle c’est en se replongeant dans son passé / enfance que l’on devient adulte…) Sur ce terrain-là, autant lire A Christmas Carol de Dickens. Autre réserve, la seconde adolescence de ce garçon m’a paru bien lisse, pour ne pas dire gentillette. La faute au décalage culturel, sans doute. Je ne suis pas vraiment le public cible de ce manga : je n’ai pas grandi dans le Japon des années 60, et en l’occurrence, il me semble que c’est, au moins dans une certaine mesure, un problème. J’ai conscience des références glissées çà et là (d’autant que le traducteur les décode souvent, sous forme de notes de bas de page), mais je n’y suis évidemment pas sensible. C’est mal barré pour la nostalgie. Cette enfance n’a pas été la mienne. Je dirais même plus...
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dimanche 5 décembre 2010
Tout le monde descend
Quartier lointain, manga de Jirô Taniguchi : Hiroshi, homme d’affaires de 48 ans marié et père de deux enfants, un peu porté sur la bibine, prend par erreur un train qui le ramène dans la ville de son enfance. Après qu’un étrange malaise s’est emparé de lui devant la tombe de sa mère, il se retrouve au début des années 60, dans la peau du gamin de 14 ans qu’il a été. Sa mère est vivante, sa famille heureuse. Sans savoir si cette aventure n’est qu’une parenthèse rêvée ou une véritable nouvelle vie, il reprend l’école, retrouve ses vieux jeunes amis dont il connaît déjà le destin et revit ses premiers émois amoureux. Mais surtout, il a quelques mois pour résoudre un mystère qui a pesé lourd dans sa vie : pourquoi, un beau jour, son père a-t-il décidé de prendre un train pour ne jamais revenir ? Scénario et dessin très soignés pour ce grand classique du manga récemment adapté à l’écran (encore un !). Un peu trop soignés, peut-être ? On a plaisir à suivre les aventures d’Hiroshi et certaines scènes sont carrément jouissives. Taniguchi exploite habilement les situations qu’appelle son histoire : jeux d’échos et de déjà-vu, mélange de pouvoir donné par la prescience et d’impuissance à en tirer profit, décalage entre le corps et l’esprit… Mais l’ensemble tourne parfois un peu en rond ou à vide, et l’issue demeure assez convenue (« hésitation » entre rêve et réalité ; idée selon laquelle c’est en se replongeant dans son passé / enfance que l’on devient adulte…) Sur ce terrain-là, autant lire A Christmas Carol de Dickens. Autre réserve, la seconde adolescence de ce garçon m’a paru bien lisse, pour ne pas dire gentillette. La faute au décalage culturel, sans doute. Je ne suis pas vraiment le public cible de ce manga : je n’ai pas grandi dans le Japon des années 60, et en l’occurrence, il me semble que c’est, au moins dans une certaine mesure, un problème. J’ai conscience des références glissées çà et là (d’autant que le traducteur les décode souvent, sous forme de notes de bas de page), mais je n’y suis évidemment pas sensible. C’est mal barré pour la nostalgie. Cette enfance n’a pas été la mienne.
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dimanche 28 novembre 2010
À moi la vie d’artiste…
Décidément, ces histoires pour enfants revisitées, il y a un truc. Décidément aussi, le fait d’arriver bien après la bataille devient chez moi une fâcheuse habitude… Chanter les louanges du Peter Pan de Loisel 20 ans après la publication de son premier épisode reste certes mon plus bel exploit. Il n’empêche, après en avoir dévoré les six tomes, je ne peux que confirmer ma première impression : c’est de loin la BD la plus ambitieuse que j’aie lue depuis très longtemps. Dans ma lancée de découvreur de talents, voilà maintenant que je m’extasie, tout naïf, sur le Pinocchio de Winshluss, presque deux ans après qu’il a obtenu le Fauve d’Or du meilleur album à Angoulême. Rapide à la détente, quoi… Je peux toujours me consoler en me disant que j’avais pressenti le lauréat 2010, mais bon… Quoi qu’il en soit, le Pinocchio en question, « très librement adapté du roman éponyme de Carlo Collodi » (c’est peu dire – il s’agirait plutôt d’une adaptation très libre du Disney, qui n’a déjà à peu près rien à voir avec le roman), ce Pinocchio, donc, est impressionnant de maîtrise technique. Les sources d’inspiration et les clins d’œil graphiques y sont innombrables, de l’univers Disney des années 50 (justement) au manga en passant par l'estampe, les affiches de films de série B et les comics. Chaque case est pensée comme un petit tableau, presque autonome. Il faut dire que la plupart d’entre elles sont muettes, ce qui ne laisse guère de place à l’à-peu-près, mais incite le lecteur à s’attarder sur le moindre détail. Côté scénario, rien à redire. L’angle d’attaque choisi par Winshluss est original : son Pinocchio n’est qu’un robot en ferraille sans conscience apparente, conçu par Geppetto comme une arme de guerre dont il espère tirer profit. Comme on peut s’en douter, la machine échappe rapidement au contrôle de son créateur et se met à errer à travers le monde. Témoin la plupart du temps passif de leurs turpitudes, il a pourtant le don de réveiller les instincts homicides de tous ceux qu’il croise. Mais il n’est pas facile de tuer un robot. Pour nous narrer ses déboires, l’auteur a le bon goût d’utiliser quelques ficelles finalement assez classiques mais là encore fort bien maîtrisées. L’histoire chorale sans la lourdeur : Pinocchio, Geppetto, Jiminy Cafard (!) et une foule d’autres personnages suivent des trajectoires indépendantes, toutes plaisantes à suivre, qui sont appelées à se croiser à un moment ou à un autre, mais toujours de façon inattendue. De même Winshluss a-t-il souvent recours au détournement de contes classiques, mais sans « iconoclasme » gratuit : il s’agit avant tout de servir l’histoire. On assistera donc, en vrac, à la naissance de Monstro, aux tribulations de la femme de Geppetto (ex-gloire de la photo de charme qui s’ennuie ferme à la maison), aux débordements d’amour des sept nains pour Blanche-Neige ou pour tout ce qui pourrait y ressembler, aux activités lucratives mais crapuleuses de Stromboli, PDG d’une multinationale du jouet, ou encore aux guerres sans merci que se livrent deux clowns despotes pour le contrôle de l’Île enchantée. Résultat : les ruptures de ton sont continuelles dans Pinocchio. Bien que l’ambiance générale en soit très sombre (y sont évoqués, entre autres, l’abandon, la pédophilie, le suicide, le trafic d’organes, la séquestration, le viol, le meurtre, la dictature, la stérilité, le fanatisme), des épisodes plus légers voire franchement comiques viennent ponctuer le récit, comme les « Aventures de Jiminy Cafard », écrivain raté qui a élu domicile dans le ciboulot de Pinocchio. Un vrai plaisir !
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dimanche 28 mars 2010
Better late than Neverland
Mais comment ai-je pu arriver si longtemps après la bataille ?! Le premier tome du Peter Pan de Régis Loisel est sorti il y a tout juste 20 ans, et je ne l'ai lu que ce week-end. Ignorance ? Même pas ! Plusieurs personnes dignes de confiance m'en chantaient les louanges depuis des lustres, mais j'avais envers cette BD l'une de ces réticences parfaitement irrationnelles qui vous font remettre à plus tard telle ou telle lecture pendant des années, avant de finalement vous précipiter dessus, sur un coup de tête non moins irrationnel. Inconscience, donc. Folie en partie irréparable. Parce que, contrairement au mythe, on ne "retombe pas en enfance" en lisant un chef d'oeuvre sur l'enfance, n'est-ce pas ? Et puis quoi, encore ? La plupart du temps, il faut se contenter de la jouissance masochiste de celui qui mesure ce qu'il a irrémédiablement perdu. Et c'est déjà beau. L'exception à cette règle aussi cruelle que banale ? La relecture des oeuvres que l'on a découvertes lorsqu'on était soi-même enfant. En se souvenant des rêves, des peurs, des fantasmes qu'elles engendraient en nous, on retrace tant bien que mal le chemin, comme le Petit Poucet avec ses cailloux. L'illusion ne dure que le temps de tourner les pages, mais alors on plane allègrement, accro à cette drogue du souvenir. Et là, j'avoue que j'aurais bien aimé que la fée Clochette me jette un peu de sa poudre...
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dimanche 28 février 2010
Apocalypse : à lire now !
Très sympathique découverte BD faite pas plus tard qu'hier : le premier épisode ("Fuite mortelle") d'Apocalypse sur Carson City, par Guillaume Griffon. Et pour griffer, il griffe bien, l'animal ! Belles caricatures, personnages tous plus hideux et difformes les uns que les autres, dans un noir et blanc maîtrisé à la perfection. Ce premier opus - d'un genre somme toute peu développé en BD : le gore humoristique - s'organise en trois chapitres dont on ne saisit le lien que dans les toutes dernières pages du récit (juste avant un original "générique de fin"). Pour chaque nouveau personnage, un arrêt sur image propose une brève fiche de présentation, indiquant entre autres, l'espérance de vie du bougre ("trois pages" pour l'un d'eux...) L'histoire ? Trois frères braqueurs déjantés se retrouvent au mauvais endroit (Carson City, trou paumé en plein Nevada) au mauvais moment (un virus issu d'expériences mystérieuses transforme les habitants en morts-vivants). Bref, on l'aura compris, c'est du Tarantino en BD. La quatrième de couverture résume d'ailleurs tout : « Un savant fou, des gangsters allumés, un shériff vengeur, une serveuse rebelle, un cuistot bagarreur, un général orgueilleux… et des zombies mangeurs de cerveaux ! » Avis aux amateurs... et je sais qu'il y en a !
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mardi 29 décembre 2009
Dessins burlesques sans bulles

Anglais ou non, l'humour dit "absurde" n'est pas ma tasse de thé. Je dirais même qu'il suffit qu'on me vante les mérites de telle ou telle oeuvre "décalée" ou "burlesque" pour que je sorte mon revolver. Question d'expérience : j'ai appris à mes dépens que ces adjectifs n'étaient, la plupart du temps, que des cache-misère, voire des alibis donnant à des gus dépourvus du moindre talent d'écriture le droit d'emmerder le monde. Peu importe.
J'ai donc craint le pire lorsque, en déballant mes cadeaux, je tombai sur Le Monde de Glen Baxter. A en croire la quatrième de couverture, en effet, ce recueil de dessins humoristiques devait me plonger "dans un univers incongru voire délirant, anachronique et surréaliste". Aïe ! Tout ça à la fois ? Je pris cependant mon courage - et ledit recueil - à deux mains et en entamai la lecture.
Résultat : j'ai ri à gorge déployée du début à la fin ! Le ressort inventé par Baxter est aussi simple qu'efficace : il s'agit d'apposer des légendes effectivement décalées à des dessins dont le style parodie celui des romans éducatifs pour adolescents des années 30-40. Celui qui illustre ce billet est mon préféré.
J'ai donc craint le pire lorsque, en déballant mes cadeaux, je tombai sur Le Monde de Glen Baxter. A en croire la quatrième de couverture, en effet, ce recueil de dessins humoristiques devait me plonger "dans un univers incongru voire délirant, anachronique et surréaliste". Aïe ! Tout ça à la fois ? Je pris cependant mon courage - et ledit recueil - à deux mains et en entamai la lecture.
Résultat : j'ai ri à gorge déployée du début à la fin ! Le ressort inventé par Baxter est aussi simple qu'efficace : il s'agit d'apposer des légendes effectivement décalées à des dessins dont le style parodie celui des romans éducatifs pour adolescents des années 30-40. Celui qui illustre ce billet est mon préféré.
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lundi 7 septembre 2009
Certains missiés y'en a abrutis quand même

Des marqueurs, du papier, des cartouches d’encre, un agenda, de la bière… Ah ! J’allais oublier l’essentiel sur ma liste de rentrée : une dizaine d’exemplaires de Tintin au Congo à mettre en sûreté avant que l’album tel qu’on le connaît ne disparaisse de la circulation. Mon reporter fétiche a beau être fortiche, je doute qu’il soit de taille à lutter contre de Joyeux Turlurons tels que Bienvenu Mbutu Mondondo (l’étudiant congolais qui a porté plainte contre Moulinsart S.A. pour racisme) ou Patrick Lozès (« Noir, tout simplement, pharmacien et président du CRAN » - dixit son blog) qui exigent sur tous les tons qu’un « texte didactique » soit inséré en préambule de l’album incriminé. Tintincaca, en somme.
C’est qu’elle est bien huilée, la rhétorique philanthropique de ces espèces d’individous. Tellement qu’elle en dégouline, à vrai dire. À aucun moment il n’est question de mutilation ni de censure. Pensez-vous ! Il s’agit simplement d’avertir, d’expliquer, de remettre en contexte. Comprenez : de faire acte de pénitence. Je m’amuse à parcourir du regard ma bibliothèque, pour estimer combien d’œuvres seraient susceptibles de se voir affublées d’un « texte didactique ». Car il ne fait nul doute que la bande dessinée n’est qu’une première étape : la littérature suivra. Autant vous avouer qu’il y a du boulot. De quoi régler le problème du chômage, même. C’est qu’il en faudra, des bataillons de rédacteurs pédagogues, pour nous rappeler que « Rabelais était tout de même fort grivois », que « Flaubert était peut-être un peu misogyne » (« Rodolphe Boulanger de la Huchette est un vilain garçon. Ne faites pas la même chose chez vous ») ou encore que « Céline avait beau être un bon écrivain, il lui arrivait d’être antisémite ».
Elle a de quoi faire sourire, d’ailleurs, cette obsession apparente de la « remise en contexte », quand la tendance actuelle est précisément à la négation du contexte, c’est-à-dire de l’évolution des mentalités, c’est-à-dire de l’histoire. Rappeler, même du bout des lèvres, que « nos valeurs » n’ont pas toujours prévalu est devenu un crime de lèse-société. Gloire à l’anachronisme et à la rétroactivité, qui nous confortent dans notre légitimité durement acquise ! Un petit téléfilm sur la lutte féministe de Madame de Pompadour par-ci, une représentation d’Antigone en costumes nazis par-là…
À quand la réécriture des œuvres elles-mêmes pour les mettre « au goût du jour », pour faire « qu’elles répondent mieux aux problématiques de notre société » ? Nous y viendrons peut-être. Pour avoir la paix, Hergé n’avait pas attendu, lui : les pèlerins qui baragouinent petit-nègre dans l’édition originale de Coke en stock parlent, dans la version actuelle, un français d’académicien. De même, Tintin faisant la classe dans l’album congolais y donne aujourd’hui une sommaire leçon d'arithmétique (« Combien font deux plus deux ? »), venue remplacer la célèbre tirade : « Mes chers amis, je vais vous parler aujourd’hui de votre patrie, la Belgique !... » - autrement plus drôle.
Car comme le rappelle Michael Farr (Tintin : le rêve et la réalité), Tintin au Congo demeure de très loin l’album d’Hergé le plus populaire en Afrique. Ah, ces Africains ! Ils ont beau ne pas être de grands enfants rigolards, ils ne se rendent pas compte des conséquences dévastatrices de leur humour. Il faut mener la lutte à leur place car ils prennent tout à la légère. Ils s’esclaffent en découvrant comment les blancs les percevaient il y a 80 ans alors qu’ils devraient déjà être en procès. Vous avez dit cliché ?
C’est qu’elle est bien huilée, la rhétorique philanthropique de ces espèces d’individous. Tellement qu’elle en dégouline, à vrai dire. À aucun moment il n’est question de mutilation ni de censure. Pensez-vous ! Il s’agit simplement d’avertir, d’expliquer, de remettre en contexte. Comprenez : de faire acte de pénitence. Je m’amuse à parcourir du regard ma bibliothèque, pour estimer combien d’œuvres seraient susceptibles de se voir affublées d’un « texte didactique ». Car il ne fait nul doute que la bande dessinée n’est qu’une première étape : la littérature suivra. Autant vous avouer qu’il y a du boulot. De quoi régler le problème du chômage, même. C’est qu’il en faudra, des bataillons de rédacteurs pédagogues, pour nous rappeler que « Rabelais était tout de même fort grivois », que « Flaubert était peut-être un peu misogyne » (« Rodolphe Boulanger de la Huchette est un vilain garçon. Ne faites pas la même chose chez vous ») ou encore que « Céline avait beau être un bon écrivain, il lui arrivait d’être antisémite ».
Elle a de quoi faire sourire, d’ailleurs, cette obsession apparente de la « remise en contexte », quand la tendance actuelle est précisément à la négation du contexte, c’est-à-dire de l’évolution des mentalités, c’est-à-dire de l’histoire. Rappeler, même du bout des lèvres, que « nos valeurs » n’ont pas toujours prévalu est devenu un crime de lèse-société. Gloire à l’anachronisme et à la rétroactivité, qui nous confortent dans notre légitimité durement acquise ! Un petit téléfilm sur la lutte féministe de Madame de Pompadour par-ci, une représentation d’Antigone en costumes nazis par-là…
À quand la réécriture des œuvres elles-mêmes pour les mettre « au goût du jour », pour faire « qu’elles répondent mieux aux problématiques de notre société » ? Nous y viendrons peut-être. Pour avoir la paix, Hergé n’avait pas attendu, lui : les pèlerins qui baragouinent petit-nègre dans l’édition originale de Coke en stock parlent, dans la version actuelle, un français d’académicien. De même, Tintin faisant la classe dans l’album congolais y donne aujourd’hui une sommaire leçon d'arithmétique (« Combien font deux plus deux ? »), venue remplacer la célèbre tirade : « Mes chers amis, je vais vous parler aujourd’hui de votre patrie, la Belgique !... » - autrement plus drôle.
Car comme le rappelle Michael Farr (Tintin : le rêve et la réalité), Tintin au Congo demeure de très loin l’album d’Hergé le plus populaire en Afrique. Ah, ces Africains ! Ils ont beau ne pas être de grands enfants rigolards, ils ne se rendent pas compte des conséquences dévastatrices de leur humour. Il faut mener la lutte à leur place car ils prennent tout à la légère. Ils s’esclaffent en découvrant comment les blancs les percevaient il y a 80 ans alors qu’ils devraient déjà être en procès. Vous avez dit cliché ?
mardi 24 février 2009
Dead and loving it

J’ai lu ce week-end le troisième épisode de la série Walking Dead (éd. Delcourt). Bonne surprise, décidément, bien qu’il faille reprendre ses marques visuellement, puisque le dessinateur a changé en cours de route (Tony Moore pour le premier épisode ; Charlie Adlard pour les suivants). Les personnages n’ont donc pas tout à fait les mêmes traits. En outre, le dessin d’Adlard me paraît moins soigné (silhouettes et décors plus rudimentaires, mouvements plus mécaniques, grisés et jeux d’ombres moins élaborés, débordements de cases injustifiés), quand il ne cède pas carrément à la facilité (réduplication de cases, par exemple).
Cela dit, l’ensemble reste cohérent et agréable à suivre, d’autant que le scénario (signé Robert Kirkman) est très bien rythmé (ce qui est l’essentiel dans ce genre d’histoire). Les personnages sont consistants, crédibles et nuancés ; les situations diversifiées ; les scènes d’horreur assez bien rendues (quoique répétitives parfois et pas toujours très recherchées graphiquement) et la tension permanente. Kirkman parvient à renouveler un genre (le « survival » dans un monde infesté de zombies) qu’on croyait usé jusqu’à la trame. Les techniques narratives utilisées empruntent beaucoup au cinéma, mais l’on n’a ici à faire ni à l’esprit subversif des films de Romero, ni à l’ambiance délirante d’un 28 jours plus tard (ni, Dieu merci, à la mièvrerie écolo d’un Resident Evil). J’espère seulement que cette série, qui selon les dires mêmes de son scénariste s’annonce longue, ne va pas s’essouffler ou tourner en rond dans les épisodes à venir. À suivre.
Cela dit, l’ensemble reste cohérent et agréable à suivre, d’autant que le scénario (signé Robert Kirkman) est très bien rythmé (ce qui est l’essentiel dans ce genre d’histoire). Les personnages sont consistants, crédibles et nuancés ; les situations diversifiées ; les scènes d’horreur assez bien rendues (quoique répétitives parfois et pas toujours très recherchées graphiquement) et la tension permanente. Kirkman parvient à renouveler un genre (le « survival » dans un monde infesté de zombies) qu’on croyait usé jusqu’à la trame. Les techniques narratives utilisées empruntent beaucoup au cinéma, mais l’on n’a ici à faire ni à l’esprit subversif des films de Romero, ni à l’ambiance délirante d’un 28 jours plus tard (ni, Dieu merci, à la mièvrerie écolo d’un Resident Evil). J’espère seulement que cette série, qui selon les dires mêmes de son scénariste s’annonce longue, ne va pas s’essouffler ou tourner en rond dans les épisodes à venir. À suivre.
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vendredi 6 février 2009
Bien noir, l’humour

Moi qui parlais, il y a peu, du Monsieur Mardi-Gras Descendres de Liberge, voilà que je tombe, dans le Traité des excitants modernes de Balzac, sur quelques lignes dont le dessinateur-scénariste apprécierait certainement la lecture (ou l’a peut-être déjà appréciée, d’ailleurs). Moi-même, j’ai bien cru que j’allais rejoindre Victor Tourterelle en mourant de rire…
Voici le résultat d'une expérience faite à Londres, dont la vérité m'a été garantie par deux personnes dignes de foi, un savant et un homme politique, et qui domine les questions que nous allons traiter.
Le gouvernement anglais a permis de disposer de la vie de trois condamnés à mort, auxquels on a donné l'option ou d'être pendus suivant le formule usitée dans ce pays, ou de vivre exclusivement, l'un de thé, l'autre de café, l'autre de chocolat, sans y joindre aucun autre aliment de quelque nature que ce fût, ni boire d'autres liquides. Les drôles ont accepté. Peut-être tout condamné en eut-il fait autant. Comme chaque aliment offrait plus ou moins de chances, ils ont tiré le choix au sort.
L'homme qui a vécu de chocolat est mort après huit mois.
L'homme qui a vécu de café a duré deux ans.
L'homme qui a vécu de thé n'a succombé qu'après trois ans.
Je soupçonne la Compagnie des Indes d'avoir sollicité l'expérience dans l'intérêt de son commerce.
L'homme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie espagnole.
L'homme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l'eût calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On l'a proposé, mais l'expérience a paru contraire à l'immortalité de l'âme.
L'homme au thé est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à l'état de lanterne ; on voyait clair à travers son corps ; un philantrope a pu lire le Times, une lumière ayant été placée derrière le corps. La décence anglaise n'a pas permis un essai plus original.
Voici le résultat d'une expérience faite à Londres, dont la vérité m'a été garantie par deux personnes dignes de foi, un savant et un homme politique, et qui domine les questions que nous allons traiter.
Le gouvernement anglais a permis de disposer de la vie de trois condamnés à mort, auxquels on a donné l'option ou d'être pendus suivant le formule usitée dans ce pays, ou de vivre exclusivement, l'un de thé, l'autre de café, l'autre de chocolat, sans y joindre aucun autre aliment de quelque nature que ce fût, ni boire d'autres liquides. Les drôles ont accepté. Peut-être tout condamné en eut-il fait autant. Comme chaque aliment offrait plus ou moins de chances, ils ont tiré le choix au sort.
L'homme qui a vécu de chocolat est mort après huit mois.
L'homme qui a vécu de café a duré deux ans.
L'homme qui a vécu de thé n'a succombé qu'après trois ans.
Je soupçonne la Compagnie des Indes d'avoir sollicité l'expérience dans l'intérêt de son commerce.
L'homme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie espagnole.
L'homme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l'eût calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On l'a proposé, mais l'expérience a paru contraire à l'immortalité de l'âme.
L'homme au thé est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à l'état de lanterne ; on voyait clair à travers son corps ; un philantrope a pu lire le Times, une lumière ayant été placée derrière le corps. La décence anglaise n'a pas permis un essai plus original.
Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes, 1839
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samedi 31 janvier 2009
Angouement

Je me suis rendu hier au 36e Festival International de la BD d’Angoulême. J’en reviens avec pas mal de lecture et plutôt agréablement surpris, l'événement ne se résumant pas, comme je l'avais un peu craint, à une librairie géante, l’entrée libre en moins.
De toute évidence, une journée n’est d’ailleurs pas suffisante pour une exploration approfondie de tous les sites dudit festival, tant les rencontres et les expositions, réparties dans la ville, sont nombreuses. Il faut cependant avouer que certaines d'entre elles sont vite expédiées (l'exposition Boule & Bill, par exemple, plutôt légère…)
Il est vrai aussi que les séances de dédicaces avec les auteurs prennent à elles seules un temps fou. Il convient donc de bien définir ses priorités, de s’organiser pour être au bon endroit au bon moment et de s’armer de patience (ou de lecture) pour espérer obtenir les trophées tant convoités, et surtout le privilège d’un échange, fût-il bref, avec les maîtres.
Ainsi ai-je eu la chance de rencontrer Éric Liberge, auteur – adorable et remarquable – des Corsaires d’Alcibiade (avec Filippi, chez Dupuis) et surtout de l’excellent Monsieur Mardi-Gras Descendres, sa première grande aventure qui, ainsi qu’il me le confiait, reste à ce jour le reflet le plus fidèle de son univers.
Autre rencontre, inoubliable, avec l’un des dessinateurs les plus talentueux que je connaisse : Coyote, auteur de Litteul Kévin (chez Fluide Glacial) et des Voisins du 109 (avec Nini Bombardier, au Lombard). Là encore, la dédicace se mérite, d’autant que le lascar est moins prompt à dessiner qu’à descendre les demis dont on le ravitaille. Avec son look de motard tout en cuir et ses biceps schwarzeneggeriens couverts de tatouages, ce n'est pas à un coyote qu’il ressemble, mais plutôt à Chacal ou Gros-Hulk (deux des personnages de LK). Comme ces derniers, il fait mentir les apparences et reste fidèle à sa réputation : confondant de naturel et de gentillesse. Il n’hésite pas, par exemple, à prendre la pose pour les beaufs qui le mitraillent sans vergogne des flashs de leur numérique ou de leur portable (désolé, ça m’a échappé). Il ne rechigne pas non plus à prendre le temps de discuter avec ses lecteurs, quitte à passer plus de quatre heures d’affilée en dédicace, là où ses confrères – quand ils acceptent de se plier à l’exercice – n'y consacrent guère plus de deux heures en moyenne.
Du reste, se trouver en fin de cortège pour rencontrer Coyote a du bon : l’ambiance se fait encore plus complice, presque intime. Alors que nous ne sommes plus que sept ou huit à attendre, il est rejoint par son coloriste. Et les deux compères de nous montrer, sans qu’on leur ait demandé quoi que ce soit, non seulement des planches du tome 7 de LK, qui va, comme les six précédents, être réédité en couleurs, mais aussi – grand moment pour les fans que nous étions – quelques planches inédites du tome 8, à paraître en septembre. Ce passage à la couleur provoque naturellement un petit choc, dans la mesure où le lecteur n’a jamais connu que le noir et blanc. Qui eût deviné, par exemple, que Cacahouète était brun ??? Quoi qu’il en soit, il s’agit indéniablement d’un travail très soigné. Le résultat est visuellement irréprochable et l’adaptation se fait rapidement. De toute façon, Coyote nous confie que les tomes 1 à 7 continueront d’être publiés aussi en noir et blanc. On aura donc le choix.
Vient mon tour. En le voyant à l’œuvre, admiratif, les yeux écarquillés pour ne pas en perdre une miette, je l’interroge sur quelques aspects techniques de son dessin (ou du moins sur des aspects qu’un amateur comme moi juge techniques). Je le sonde notamment sur son étonnante capacité à suggérer des volumes, des formes et des profondeurs en faisant varier l’épaisseur de son trait, en particulier pour les silhouettes. Il m’explique les bases en direct, sur les cheveux et les joues du Kévin qu’il est en train de me dessiner. Je reste bouche bée, écoeuré par une telle aisance.
Je le lance ensuite sur Tintin. L'insolent se défend d’être tintinophile – un comble, quand on observe un peu attentivement toute la série des LK, sans même parler du 2e tome des Voisins !
Mais non ! Môssieur Coyotix, il veut toujours avoir raison ! Môssieur Coyotix, il dit qu’il est Astérixophile ! D’accord, les gros nez ; OK, la gauloiserie ; je veux bien, les pommettes ; mais quand même…
De fil en aiguille, en parlant de clins d’œil et du 2e tome des Voisins, il me confie qu’une personne importante du monde de la BD s’est personnellement occupée du coloriage de 2 éléments précis d’une case de cet album. Mais ça, c’est un secret, et je le garde. Botus et mouche cousue…
De toute évidence, une journée n’est d’ailleurs pas suffisante pour une exploration approfondie de tous les sites dudit festival, tant les rencontres et les expositions, réparties dans la ville, sont nombreuses. Il faut cependant avouer que certaines d'entre elles sont vite expédiées (l'exposition Boule & Bill, par exemple, plutôt légère…)
Il est vrai aussi que les séances de dédicaces avec les auteurs prennent à elles seules un temps fou. Il convient donc de bien définir ses priorités, de s’organiser pour être au bon endroit au bon moment et de s’armer de patience (ou de lecture) pour espérer obtenir les trophées tant convoités, et surtout le privilège d’un échange, fût-il bref, avec les maîtres.
Ainsi ai-je eu la chance de rencontrer Éric Liberge, auteur – adorable et remarquable – des Corsaires d’Alcibiade (avec Filippi, chez Dupuis) et surtout de l’excellent Monsieur Mardi-Gras Descendres, sa première grande aventure qui, ainsi qu’il me le confiait, reste à ce jour le reflet le plus fidèle de son univers.
Autre rencontre, inoubliable, avec l’un des dessinateurs les plus talentueux que je connaisse : Coyote, auteur de Litteul Kévin (chez Fluide Glacial) et des Voisins du 109 (avec Nini Bombardier, au Lombard). Là encore, la dédicace se mérite, d’autant que le lascar est moins prompt à dessiner qu’à descendre les demis dont on le ravitaille. Avec son look de motard tout en cuir et ses biceps schwarzeneggeriens couverts de tatouages, ce n'est pas à un coyote qu’il ressemble, mais plutôt à Chacal ou Gros-Hulk (deux des personnages de LK). Comme ces derniers, il fait mentir les apparences et reste fidèle à sa réputation : confondant de naturel et de gentillesse. Il n’hésite pas, par exemple, à prendre la pose pour les beaufs qui le mitraillent sans vergogne des flashs de leur numérique ou de leur portable (désolé, ça m’a échappé). Il ne rechigne pas non plus à prendre le temps de discuter avec ses lecteurs, quitte à passer plus de quatre heures d’affilée en dédicace, là où ses confrères – quand ils acceptent de se plier à l’exercice – n'y consacrent guère plus de deux heures en moyenne.
Du reste, se trouver en fin de cortège pour rencontrer Coyote a du bon : l’ambiance se fait encore plus complice, presque intime. Alors que nous ne sommes plus que sept ou huit à attendre, il est rejoint par son coloriste. Et les deux compères de nous montrer, sans qu’on leur ait demandé quoi que ce soit, non seulement des planches du tome 7 de LK, qui va, comme les six précédents, être réédité en couleurs, mais aussi – grand moment pour les fans que nous étions – quelques planches inédites du tome 8, à paraître en septembre. Ce passage à la couleur provoque naturellement un petit choc, dans la mesure où le lecteur n’a jamais connu que le noir et blanc. Qui eût deviné, par exemple, que Cacahouète était brun ??? Quoi qu’il en soit, il s’agit indéniablement d’un travail très soigné. Le résultat est visuellement irréprochable et l’adaptation se fait rapidement. De toute façon, Coyote nous confie que les tomes 1 à 7 continueront d’être publiés aussi en noir et blanc. On aura donc le choix.
Vient mon tour. En le voyant à l’œuvre, admiratif, les yeux écarquillés pour ne pas en perdre une miette, je l’interroge sur quelques aspects techniques de son dessin (ou du moins sur des aspects qu’un amateur comme moi juge techniques). Je le sonde notamment sur son étonnante capacité à suggérer des volumes, des formes et des profondeurs en faisant varier l’épaisseur de son trait, en particulier pour les silhouettes. Il m’explique les bases en direct, sur les cheveux et les joues du Kévin qu’il est en train de me dessiner. Je reste bouche bée, écoeuré par une telle aisance.
Je le lance ensuite sur Tintin. L'insolent se défend d’être tintinophile – un comble, quand on observe un peu attentivement toute la série des LK, sans même parler du 2e tome des Voisins !
Mais non ! Môssieur Coyotix, il veut toujours avoir raison ! Môssieur Coyotix, il dit qu’il est Astérixophile ! D’accord, les gros nez ; OK, la gauloiserie ; je veux bien, les pommettes ; mais quand même…
De fil en aiguille, en parlant de clins d’œil et du 2e tome des Voisins, il me confie qu’une personne importante du monde de la BD s’est personnellement occupée du coloriage de 2 éléments précis d’une case de cet album. Mais ça, c’est un secret, et je le garde. Botus et mouche cousue…
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